Tout respire librement 

Auprès des larmes, penser que Matin et Soir pouvait être ce texte que j’attendais depuis un an et demi. Après Dix heures et demie du soir en été de Marguerite Duras, un récit encore, Jon Fosse : contre pluie battante et soleil assassin, la brume norvégienne. Une trinité, encore. La femme, l’homme, l’amie. L’homme, la femme, l’ami. Trois comédiens sont assez à un plateau. Parfois le sentiment qu’ils sont trop.

J’imagine un comédien comme un enfant tout juste né. Je pense : un comédien est un être parfaitement inadapté au théâtre. En tant qu’il est un homme du monde, le réel, le quotidien et la nature se confondent en lui, et disent : ce qui est est tel qu’il doit être, et c’est en tant qu’il est ainsi qu’il ne peut être autrement. L’habitude, seconde nature pour Rousseau comme pour Beckett, est essentialisée. Or le théâtre, en accueillant des situations réglées ou non, des dialogues prescrits, ne peut être pensé avec les outils du quotidien. Après s’être adapté au monde pour pouvoir y ramper et s’y reproduire, l’homme adapte le monde, l’aménage à sa convenance. Ce qu’il ne peut précisément pas faire au théâtre, toujours inadaptable, toujours inconvenant.

Entrer dans un théâtre et comprendre que nous sommes inadaptés à cet endroit. Le théâtre n’est pas un lieu de vie : la lumière naturelle n’y pénètre pas. C’est un espace condamné : on le voue à la fermeture. Les murs ne dessinent pas un espace pour les hommes, ils les enclosent.

Il s’agit donc de s’y faire. Le comédien doit se faire au théâtre.

Je me répète : theatrum mundi, le théâtre du monde, ça ne veut rien dire. Plutôt : le théâtre contre le monde. Contre : à côté, auprès de, mais précisément non-monde. Arrière-monde ou bien outre-monde. Monde en deçà.

C’est pour cela qu’il faut commencer par bien s’installer dans l’espace, en se présentant à lui : connaître, par le corps, les longueurs, largeurs, hauteurs de l’espace bâti ; savoir où est chaque chose, et retenir de ça qu’en définitive, sur beaucoup, on ne sait pas. Remarquer ses appuis au sol, attendre de les parcourir tous un à un. Retenir les points d’équilibre autant que les seuils de déséquilibre, apprécier les volumes entre les différentes parties du corps, et entre son corps, les autres corps et les éléments dans l’espace. Le corps pourrait-il rassembler comme lieu ? Est-ce qu’à sa manière, il « rassemble auprès de lui la terre et le ciel, les divins et les mortels ? » Le corps comme porteur de qualités imperceptibles. Le corps faisant lieu, et ainsi faisant habiter.

Ne pas pouvoir entrer dans le théâtre comme ailleurs. Ce n’est pas parce que nous entrons dans le théâtre que nous nous rapprochons de ce qui va y advenir. « L’homme dans le temps le plus court arrive au bout des trajets les plus longs. Il fait passer derrière lui les plus grandes distances et place ainsi devant lui toute chose à la distance la plus petite. Seulement cette suppression hâtive de toutes les distances n’apporte aucune proximité : car la proximité ne consiste pas dans le peu de distance. (…) Qu’est-ce que la proximité, si elle demeure absente malgré la réduction des plus grandes distances aux plus petits intervalles ? Qu’est-ce que la proximité, si même elle est écartée par cet effort infatigable pour supprimer les distances ? Qu’est-ce que la proximité, si en même temps qu’elle nous échappe, l’éloignement demeure absent ? Que se passe-t-il alors que, par la suppression des grandes distances, tout nous est également proche, également lointain ? Quelle est cette uniformité, dans laquelle les choses ne sont ni près ni loin, où tout est pour ainsi dire sans distance ? » (Heidegger)

Parfois, un étranger viendra me voir, ou attendra sur la place, et entendra par d’autres : « … cet homme qui est parti… ». Il me demandera où il est. Car je le cherche, dira-t-il. « … le ramener vous comprenez… », mais je pourrais rire, et l’étranger s’en aller. Ou lui : me demander où l’homme est parti dans ses pleurs. Alors j’essaierai de dire que je ne sais pas, que jamais on n’a su, que très vite on n’a plus cherché, et que c’est après qu’on a un peu compris, sans se le dire, on l’a deviné alors qu’on se promenait en silence, ne pouvant plus le bruit, et on l’aura vu : l’homme qui n’habite plus sera passé devant nous et l’on aura pu se dire qu’ainsi en effet on ne peut plus le monde.

Lire et faire interpréter un texte de théâtre, ou être un homme parti dans ses pleurs, qui ne reviendra plus sans déshabiter le monde. Vivre sans continuer d’être vivant. Se déshabituer de la vie.

Écoute du tragique quotidien.

Le théâtre pour se déshabituer de la vie. Épreuve du désoeuvrement. Perdre la mesure qu’est le mot (tel est, ainsi est) dans l’incuriosité, la nausée, la lassitude contemplée, écoutée : qu’il n’y ait d’abord rien, par trop ; pas assez de mesure, pas d’appréciation possible pour, par le théâtre, incendier le monde par son vide.

Quentin Rioual